Depuis 1999, Fabien Boitard, installé à Aniane, développe une pratique qu’il nomme Polyfacture. À rebours de l’idée d’un style pictural unique, il considère chaque procédé, flou, net, jeté, raclé, effacé, glacis ou aérosol, comme un outil choisi en fonction du sujet et du sens souhaité. La peinture devient ainsi un espace de décision où plusieurs possibilités coexistent avant qu’un geste ne les départage. Choisir une facture, c’est déjà prendre position.
C’est là que le titre Rubicon prend tout son sens. Franchir le Rubicon signifie engager un mouvement dont on ne peut revenir en arrière. Chez Boitard, ce basculement est inscrit physiquement dans les œuvres : la toile peut être arrachée, lacérée, recouverte ou saturée de matière.
Le paysage occupe une place centrale dans cette réflexion. Depuis 2018, Boitard travaille sur la notion de « mur climatique », cette échéance qui semble désormais fermer l’horizon collectif. Dans ses paysages, la peinture devient une forme de sauvegarde : peindre ce qui existe encore, avant sa transformation ou sa disparition. La perspective elle-même se dérègle, jusqu’à faire de l’horizon le point le plus dense de l’image. Le paysage n’est plus seulement un genre pictural : il devient le lieu d’une inquiétude contemporaine.
Cette tension traverse également la notion de responsabilité face au monde animal. Les Battues, où les traces, éclaboussures et couleurs fluorescentes des chasseurs introduisent une violence humaine au cœur du paysage. Avec le tableau Corbeau, acquis par le FRAC Occitanie, ou son pendant en sculpture céramique, l’artiste fait de l’oiseau une figure de la pollution. La peinture liquide évoque directement le pétrole, brouillant volontairement la frontière entre représentation et matière contaminée.
Fabien Boitard pose aussi un regard engagé sur notre civilisation. Dans Un Puissant, l’apparente maîtrise du portrait social est littéralement éventrée pour révéler, sous la surface, une accumulation de crânes. Derrière les apparences du pouvoir et ses rapports de dépendance, Boitard fait ainsi surgir la notion de Mémento Mori qui nous concerne tous. La série Grimaces, prolonge le travail du portrait vers la déformation et l'expression brute. Elle dit l'impossibilité de représenter sans violence une société qui l'exerce sur ses individus et par extension sur ses artistes. Avec portrait qui saigne d’après l’autre l'artiste porte aussi un regard sur les violences faites aux femmes. Il utilise le travail d’autre peintre comme « outil ». En transformant et en dépouillant la jeune fille à la perle de Vermeer, il visibilise toutes les femmes victimes de violence.
Ainsi, Rubicon ne propose pas une peinture de constat, mais une peinture de confrontation. Les œuvres ne donnent pas de réponse définitive aux crises qu’elles convoquent. Elles obligent plutôt à regarder le moment où quelque chose bascule, lorsque le paysage devient inhabitable, lorsque le vivant devient matière souillée, lorsque le corps devient lieu de violence, lorsque l’image du pouvoir se fissure.
Chaque toile engage un point de vue, chaque geste exclut une autre possibilité. La peinture devient le lieu où se joue cette décision.
« Quel choix faisons-nous, et à quel prix ? »




Commentaires (0)
Soyez le premier à commenter.