"Lors de ma visite du site en janvier dernier, j’ai été profondément marqué par l’intensité des éléments découverts lors des fouilles : fragments de lits métalliques, objets du quotidien, pièces exiguës du donjon, archives photographiques, et surtout la lecture d’extraits de « Ne me jugez pas ! » de Sylvie Paul.
Ces vestiges ne sont pas de simples matériaux archéologiques. Ils sont les témoins d’un traumatisme silencieux : celui de jeunes filles enfermées, contraintes, privées d’une adolescence libre. À cette mémoire déjà lourde s’ajoute la violence du bombardement du 26 mai 1940, qui a réduit le lieu en fragments. Double fracture : celle des existences et celle de l’architecture. Face à cette densité historique et émotionnelle, ma première réaction fut le silence.
Comment traduire plastiquement une telle charge mémorielle ? Comment « valoriser un patrimoine matériel et mémoriel unique » sans l’esthétiser ni l’adoucir ?
Une évidence s’est cependant imposée : la sculpture devait dialoguer directement avec le
donjon. Elle devait s’inscrire sur son esplanade comme un prolongement sensible, un espace de médiation entre le passé et le présent."
LE CONCEPT : UN KIT DE (RE)CONSTRUCTION MÉMORIELLE
Sur le chemin du retour, une réflexion sur l’enfance et l’adolescence m’a conduit à une image inattendue : celle des « sprues » — ces grappes de figurines en kit que l’on détache pour construire un personnage. Ce jouet repose sur un geste simple : découper, assembler, donner forme. J’ai souhaité inverser ce principe. Ma proposition consiste à créer une grande structure Jouet kit de construction métallique évoquant une grappe de modélisme à l’échelle monumentale. Mais ici, rien n’est ludique. Dans cette « grappe » seraient intégrés : des silhouettes de jeunes filles, des fragments de textes, des reproductions d’images d’archives, et surtout des vestiges métalliques issus des fouilles (lits, fragments, objets). L’ensemble formerait une structure ajourée, presque organique, proche d’une toile ou d’un réseau contraignant.
CONTRASTE ET TRAUMATISME
Les silhouettes seraient volontairement traitées avec une apparente légèreté : postures simples, gestes du quotidien, attitudes évoquant l’insouciance de l’adolescence. Mais cette légèreté serait contredite par leur inscription dans une structure faite de métal noir, tordu, rouillé — métal issu du bombardement et de l’enfermement. Ainsi, le spectateur est d’abord saisi par une image familière : des adolescentes, presque
ordinaires. Puis, dans un second temps, la lecture des textes, l’observation des vestiges intégrés, la matérialité dure et contrainte de la structure font émerger une autre compréhension : Ces corps sont pris dans un dispositif. Ces vies ont été entravées. L’adolescence, ici, n’était pas un espace de liberté mais un territoire contrôlé. La sculpture joue donc sur un double regard : celui de l’apparence, puis celui de la conscience historique.
UNE SCULPTURE PÉDAGOGIQUE ET PÉRENNE
Cette œuvre n’est pas un monument commémoratif au sens traditionnel. Elle est un outil de transmission. Le principe du « kit » devient métaphore : ce n’est plus le spectateur qui assemble un jouet, c’est la mémoire qui se recompose en lui. La sculpture propose un travail actif de reconstruction mentale. Les fragments archéologiques ne sont pas dissimulés : ils sont intégrés, visibles, assumés. Ils ne décorent pas l’œuvre : ils en sont la matière vive. Le choix du métal (acier noirci, patiné, protégé pour l’extérieur) garantit la pérennité et la sécurité de l’installation, tout en conservant une dimension brute, fidèle à l’histoire du site.
RÉSILIENCE ET TRANSFORMATION
L’ancienne École de Préservation fut un lieu d’enfermement. Le bombardement l’a réduite en morceaux. La sculpture propose une transformation : des fragments issus de la destruction deviennent les éléments d’une construction nouvelle. Ce qui fut outil de contrainte devient support de mémoire. Ce qui fut brisé devient structure. L’œuvre ne nie ni la violence ni le traumatisme. Elle les rend visibles, mais les inscrit dans un geste de transmission et de résilience.




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